Reconnaître l’Alzheimer

Les pertes de mémoire de votre père sont-elles dues à un vieillissement « normal » ? Comment distinguer les troubles cognitifs ou psychiatriques de la maladie d’Alzheimer ? Et comment ne pas les confondre avec le TDAH adulte, les troubles anxieux ou la dépression ? Les spécialistes de l’alzheimer se sont penchés sur la question lors de leur congrès annuel la semaine dernière.

Explications.

 

On n’y échappe pas, la population vieillit. Et comme le premier facteur de risque de la maladie d’Alzheimer est l’âge, le nombre de personnes atteintes augmente. On parle d’environ 140 000 personnes au Québec en ce moment. Un chiffre qui sera multiplié par 10 d’ici les 15 prochaines années.

Le vieillissement du cerveau entraîne donc toutes sortes de problèmes que l’on découvre… avec l’âge. En particulier après 65 ans. D’où cette question : les pertes de mémoire sont-elles dues à un vieillissement « normal » ? À l’expression d’un TDAH existant ? D’une maladie bipolaire ? Ou à l’apparition de la maladie d’Alzheimer ?

« Le défi du clinicien est de dissocier une pathologie cérébrale préalable de nouveaux symptômes. » — Le Dr Alain Robillard, neurologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

« Est-ce qu’il s’agit d’une nouvelle manifestation d’un trouble bipolaire, par exemple, ou est-ce qu’il s’agit de symptômes propres à la maladie d’Alzheimer ? C’est pas toujours facile à dire… »

Selon le Dr Alain Robillard, les neurologues sont tout de même de plus en plus habiles à faire ces distinctions. « On sait par exemple que les personnes qui ont une maladie affective bipolaire ont plus des problèmes d’attention ou de concentration que de véritables problèmes de mémoire à court terme, comme ceux qui ont la maladie d’Alzheimer. »

Le trouble de mémoire de ceux qui ont la maladie d’Alzheimer peut se mesurer par des exercices assez simples, ajoute le Dr Serge Gauthier, neurologue à l’hôpital Douglas.

« Il y a des exercices d’association assez simples, qui nous permettent d’identifier les symptômes de la maladie, explique-t-il. Si je dis le mot “fourmi” et la catégorie “insecte”, et que vous oubliez le mot, je vais vous rappeler qu’il s’agit d’un insecte. L’indice permet à quelqu’un qui a un trouble de l’attention de trouver la réponse. Par contre, si vous avez l’alzheimer, vous ne ferez pas le lien. »

Quant aux personnes âgées qui ont un trouble du déficit de l’attention (TDAH), elles auront tendance à dire qu’elles oublient tout, mais comme le souligne le Dr Robillard, « elles vont rapporter dans le détail toutes les choses qu’elles ont oubliées », ce que les personnes qui ont la maladie d’Alzheimer ne pourront évidemment pas faire.

LE DIAGNOSTIC

À ce jour, les critères cliniques pour faire un diagnostic de la maladie d’Alzheimer demeurent inchangés.

« Il faut qu’il y ait une atteinte d’au moins deux fonctions cognitives parmi les suivantes : le langage, la mémoire, l’orientation dans le temps et l’espace et la praxie, c’est-à-dire les gestes moteurs qu’on fait depuis notre jeune âge, comme se brosser les dents, détaille le Dr Robillard. J’ajouterais les changements d’humeur et de comportement, qui sont aussi des fonctions mentales supérieures. »

Élément fondamental : il faut que ces atteintes aient une répercussion sur les activités quotidiennes. « Quelqu’un qui a une mémoire qui fléchit et qui a plus de difficulté à s’orienter dans le métro qu’avant, mais qui demeure autonome, ne recevra pas un diagnostic d’alzheimer, affirme le Dr Robillard. On dira qu’il a un trouble cognitif léger, mais on n’ira pas plus loin que ça. »

La dépression vient également mêler les cartes. Est-ce qu’on a des oublis parce qu’on est déprimé ? « C’est une situation qui arrive fréquemment, notent les spécialistes. C’est différent de quelqu’un qui a la maladie d’Alzheimer, dont l’un des symptômes est la dépression. » Une chose est sûre, précise le Dr Robillard, quand un patient présente des symptômes de dépression pour la première fois à l’âge de 75 ans, ça doit sonner une alarme. Ça peut être le signe d’une dysfonction cognitive qui va s’installer.

Les troubles anxieux se trouvent eux aussi à la frontière des troubles psychiatriques et des maladies neurologiques cognitives.

« L’angoisse ou les troubles anxieux, on le voit chez nos patients qui ont la maladie d’Alzheimer, mais ils n’arrivent pas à savoir pourquoi, nous dit le Dr Robillard. C’est un peu comme si le sentiment était dépourvu de sa base. Ils n’arrivent pas à identifier les causes de cette angoisse. Ce sont des symptômes difficiles à traiter parce que les médicaments classiques n’ont pas la même efficacité sur un cerveau qui n’a plus une biochimie normale. »

DES INSTRUMENTS DE MESURE

Ce que les spécialistes peuvent faire grâce à la résonance magnétique, c’est examiner différentes zones du cerveau. « Depuis une dizaine d’années, ce qui est fait avec assez de précision, ce sont des tomographies par émission de positons (TEP), qui permettent de mesurer l’activité du cerveau pour identifier les régions qui fonctionnent moins bien, indique le Dr Robillard. Aujourd’hui, on peut mesurer le dépôt de substances amyloïdes, ces protéines qui s’accumulent avec l’âge, et qui sert de marqueur biologique. »

« La somme totale d’amyloïdes va nous aider à confirmer un diagnostic, ajoute le Dr Serge Gauthier, mais ce n’est pas nécessairement suffisant pour causer des symptômes. Pour ça, il faut tenir compte des autres marqueurs comme l’accumulation de la protéine tau dans les neurones, l’inflammation ou la présence de petits accidents cérébraux. C’est la combinaison de tous ces facteurs qui font qu’on peut faire un diagnostic. »

ALZHEIMER EN QUATRE MOTS

Progression

Selon la Société Alzheimer du Canada, 25 % des personnes âgées de plus 80 ans auront une démence. « En haut de 90 ans, c’est une personne sur trois, rappelle le Dr Serge Gauthier, neurologue à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. Si vous regardez dans le cerveau d’une personne de 90 ans, pratiquement tous ont la pathologie de l’alzheimer, même si tous n’ont pas de symptômes. Ça reste un mystère. Comment se fait-il qu’une personne avec des dépôts d’amyloïdes aura des symptômes et une autre non ? »

Médication

Le médicament d’avant-garde est fabriqué par Biogen, il s’agit de l’aducanumab. « Il se donne par injection intraveineuse une fois par mois, précise le Dr Gauthier. Ce sont des anticorps dirigés contre les protéines amyloïdes. Il est à l’essai depuis cinq ans. Sur une période d’un an, il y a eu une réduction de la quantité d’amyloïdes chez les 100 sujets. La surprise, c’est qu’ils étaient stables cliniquement. Ceux qui avaient la dose la plus élevée de ces anticorps n’ont eu aucun symptôme durant cette période. »

Traitements d’avenir

Le traitement de l’alzheimer va se personnaliser avec les tests biologiques, croit le Dr Serge Gauthier. Est-ce qu’il y a de l’inflammation ? Est-ce qu’il y a des amyloïdes ? Des protéines tau en trop grande quantité ? L’approche la plus réaliste sera de proposer une médication par séquence plutôt que par combinaison. « On va voir ça d’ici deux à cinq ans. Il va aussi falloir parler de l’aide à mourir pour ceux qui sont au stade sévère de la maladie », prévient-il.

Prévention

Selon le spécialiste français Philippe Amouyel, chaque année de travail diminue de 3 % le risque d’alzheimer. « Il faut garder l’esprit et le corps actifs, faire de l’exercice, manger mieux, réitère le Dr Serge Gauthier. Il faut aussi surveiller sa pression artérielle pour diminuer le risque d’AVC, contrôler son diabète, arrêter de fumer. Ce sont des choses qu’on peut faire dès maintenant. Les gens voudraient une pilule, mais elle n’existe pas, cette pilule. À la base, il faut améliorer son style de vie. »

Un article de Jean Siag de La Presse, 14 novembre 2018

Photo: courtoisie